1985 - 1995

La sécurité avant tout

La sécurité revêt une importance toute particulière dans les années 80. Le drame du Heysel (1985) et la catastrophe avec les fans de football à Sheffield (1989) inquiètent fortement les pouvoirs publics. L’histoire du festival ne connaît pas d’événement majeur. Et s’il s’est déjà passé quelque chose, cela devait être ailleurs que sur la plaine du festival. De nombreuses raisons peuvent expliquer cela: évaluation correcte du public, sang-froid et efforts constants en matière de sécurité. L’utilisation de tapis en caoutchouc et de constructions qui diminuent la pression évite les dégâts devant la scène principale. En 2004, le phénomène s’inverse: c’est au tour du public de s’inquiéter pour la sécurité du groupe. La cargaison d’artifices apportée sur scène par Rammstein équivaut à peu près à toute une année de feux d’artifice au RSCA Anderlecht.

Dans la gadoue

Quelques fois, des groupes ont essayé d’attiser gratuitement les passions depuis la scène. En 1980, The Specials tentent de monter le public contre les membres de la sécurité. Le public ne suit pas. En 1990, l’appel d’Iggy Pop qui demande de balancer les bouteilles en plastique a des conséquences inattendues. Quelques concerts plus tard, alors que Sting entame ‘Message In A Bottle’, le ciel se couvre tout à coup. Bon nombre de bouteilles en plastique sont cependant encore remplies et les secouristes sont contraints de faire des heures supplémentaires. Les Red Hot Chili Peppers y réfléchiront encore à deux fois avant de demander quelque chose à leur public. “If you love us, throw more mud”, crie le chanteur Anthony Kiedis en 1992. Malheureusement, le temps était à la pluie cette année-là. Quelques secondes plus tard, c’est comme si un énorme aspirateur tournait derrière la scène. Les Peppers sont littéralement inondés sous la boue.  

Petits séismes

En 1985, des murmures parcourent la plaine. Depeche Mode est le premier groupe très contesté à l’affiche. Lorsque les synthés britanniques commencent à jouer, des sifflements réprobateurs se font entendre. En 2006, Depeche Mode revient en tant que tête d’affiche. La riche histoire du festival compte très peu de microséismes de ce genre. En 1990, De La Soul fait couler beaucoup d’encre, en tant que premier concert de hip-hop. En 1991, beaucoup se demandent ce que le très digeste groupe Deee-Lite vient faire dans le Plat Pays. La reine du groove américain éprouve mille et une peines à faire danser la plaine. Il faudra attendre encore quelques années avant que la dance ne se fraye un chemin jusqu’au festival. Mais depuis 1996, ce n’est plus un problème et le public a d’autres préoccupations. Moby a-t-il oui ou non fait du play-back en 2000?

Problèmes de croissance

Il ne fait aucun doute que la grande fracture survient avec Metallica. Leur venue en 1993 coïncide avec l’assemblage de nombreux paramètres. Beaucoup de remue-ménage car, pour le commun des mortels, la réputation des groupes de métal est toujours sulfureuse. Légère incrédulité de la part de la presse. Du métal? À Torhout/Werchter? Et surtout: un souffle nouveau et énergétique pour le festival, qui était sur le déclin depuis 1989. T/W n’était plus sold-out chaque année et ne savait plus très bien vers où s’orienter: continuer à servir la génération qui avait contribué au succès du festival? Ou opter résolument pour la jeunesse? Voire chercher un compromis? Et comment? Bref, des problèmes de croissance. Le climat ambiant très rock limite le choix. L’arrivée de MTV en 1987 a en outre rendu la programmation quelque peu plus délicate. La célèbre chaîne de clips place plus rapidement les groupes dans les starting-blocks, mais les essouffle aussi plus vite. Ce qui est une nouveauté au mois de janvier peut déjà avoir disparu ou pris trop d’ampleur au mois de juin. En 1990, Schueremans fait le choix du renouveau avec La Mano Negra, De La Soul et Sinéad O’Connor. En 1991, nombreux sont ceux qui boudent le festival parce que les dinosaures Sting et Paul Simon sont en tête d’affiche. Un changement de générations s’impose.

Une grande nouveauté

Dès 1993, le double festival est à nouveau survolté. Torhout et Werchter font des étincelles. Deux fois 60.000 spectateurs se laissent éblouir par Sugar, The Tragically Hip, Sonic Youth, Neil Young, Kravitz et Metallica. Du 100 pour cent rock mais un rock bien crade. L’année 1994 connaît une petite baisse de régime à cause du désistement d’une tête d’affiche. Par la suite, l’évolution suivra toutefois une courbe ascendante. Il semblerait que le festival se soit donné pour tâche de sortir une grande nouveauté chaque année. En 1994, le festival se lance dans le camping. La veille du grand soir, dans chacun des villages festivaliers, une scène est montée près de l’entrée sur laquelle se produisent notamment dEUS et Tool. Elle permet de limiter la pression dans le centre et sert d’exercice d’échauffement. L’année suivante, les visiteurs écarquillent à nouveau les yeux. Effectivement, une deuxième scène est installée dans la prairie, qui propose une programmation en alternance avec la scène principale. L’inauguration de la scène secondaire est un moment qui appartient à la légende. Ceux qui prétendent qu’ils étaient là ce matin-là sont d’ailleurs nettement plus nombreux que le nombre d’entrées réel enregistré par les deux festivals. Le défunt Jeff Buckley donne l’impression qu’il ne tardera pas à revenir,… en tant que tête d’affiche. Le Mississippi devait malheureusement en décider autrement.

20 ans: une évaluation provisoire

Le magazine américain Rolling Stone écrit que la Generation Next fait la loi dans l’industrie du rock. Une alliance floue de pionniers, d’étoiles lumineuses et de jeunes découvertes. L’affiche de 1996 en présente un échantillon parfait. Torhout-Werchter est devenu un festival intéressant de deux jours (soit quatre journées de festival au total), proposant une affiche de plus de 25 noms. Les grosses pointures de la scène principale Humo sont complétées par des talents montants sur la scène latérale Studio Brussel. La somme : des pionniers (David Bowie, Neil Young) + des étoiles lumineuses (Underworld, Massive Attack) + de jeunes découvertes (Radiohead, Björk). Cette formule de buffet est cependant néfaste à l’esprit de groupe. Il se passe beaucoup de choses, et les goûts varient. Il est donc plus difficile de rester en groupe avec les amis du début à la fin du festival. Le public est devenu moins homogène qu’en 1986. Le nombre de spectateurs s’élève à 200.000. Un ticket coûte 2.000 francs belges (50 euros). Le camping prend de l’importance et renforce l’ambiance de vacances après les examens. Les personnages déterminants de la deuxième décennie sont Bryan Adams, The Cure, Peter Gabriel, Therapy?, R.E.M. et Sting.